Les déplacements qui polluent le moins sont ceux que l’on évite

Tous les déplacements ne sont pas souhaités ou souhaitables. Des millions de citoyens vivent la mobilité comme une contrainte, quand ils doivent s’entasser dans des transports en commun bondés, ou rester dans leur voiture dans des embouteillages sans fin. Il faut la diminuer plutôt que l’accroitre. C’est le grand impensé de la loi d’orientation sur les mobilités (LOM), votée le 18 juin.

La loi d’orientation sur les mobilités (LOM), déjà approuvée par le Sénat, a été votée le 18 juin par l’Assemblée nationale. Malgré certaines avancées bienvenues et parfois obtenues de haute lutte, cette loi fait toutefois l’impasse sur un point essentiel qui marque une contradiction avec les enjeux de notre époque.

Le problème est évident dès la deuxième phrase du texte qui pose que la mobilité “ est le premier facteur d’émancipation individuelle, de cohésion sociale et territoriale”. L’objectif est de la faciliter, de l’encourager.

Pas une seule fois le texte de la LOM ne mentionne l’idée de diminuer la mobilité

Des millions de citoyens vivent la mobilité comme une contrainte, quand ils doivent s’entasser pendant une heure ou deux dans des transports en commun bondés, ou rester dans leur voiture dans des embouteillages sans fin. Il faut la diminuer plutôt que l’accroitre. C’est le grand impensé de cette loi, c’est le grand absent de ce texte.

Un parallèle s’impose ainsi avec la lutte contre le changement climatique. L’énergie la moins polluante est celle qu’on ne consomme pas, disent souvent les spécialistes du climat. De la même manière, les déplacements qui polluent le moins sont ceux que l’on évite. Mais alors que la loi sur la transition énergétique de 2015 stipule ainsi “ de diviser par deux la consommation d’énergie finale à horizon 2050” , pas une seule fois le texte de la LOM ne mentionne l’idée de diminuer la mobilité.

Cette absence est d’autant plus absurde que la mobilité connaît actuellement une croissance considérable. La part des navetteurs (celles et ceux qui sortent de leur commune pour aller travailler) est passée de 58 à 64% en 15 ans et la distance moyenne de leur déplacement a augmenté de 15%. A tel point que les transports en commun sont saturés aux heures de pointe, ce qui pose un problème majeur à l’heure où l’on invite les urbains à délaisser leur voiture pour les transports publics.

Bien entendu, la liberté de se déplacer est un enjeu fondamental. Mais aujourd’hui, en France, l’enjeu n’est plus là. Il est dans le fait que la quasi totalité des citoyens sont obligés de se déplacer pour aller au travail, pour faire leurs courses ou pour mener leur vie sociale.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à une mobilité forcée ou contrainte

En d’autres termes, la grande faiblesse de la LOM est ainsi de ne considérer que l’offre de mobilité (pour l’améliorer modestement) sans poser la question du besoin de mobilité (pour le diminuer autant que possible).

L’enjeu ne concerne pas tant les centres-villes avec leurs réseaux denses de transports, que ces périphéries qui se sont rappelées aux décideurs avec le mouvement des gilets jaunes. Diminuer la mobilité contrainte pour accéder aux écoles, aux emplois ou aux services publics élémentaires, ce serait aussi une manière d’aider les citoyens à diminuer leurs dépenses de carburant ou de transports. Et donc à mieux vivre.

Comment faire ? Les pistes sont nombreuses. Elles auraient dû figurer dans la LOM

Encourager le télétravail est une première piste : un jour de télétravail par semaine correspond à une diminution de 20 % des transports. Tout un ensemble de dispositions existent déjà sur ce thème, souvent au niveau régional ou local, et la LOM aurait dû leur donner une dimension nationale avec des incitations fortes.

Relocaliser l’emploi à proximité des domiciles en est une seconde. Encourager de nouveaux lieux d’activités en périphérie permettrait à terme de diminuer les besoins en surface de bureaux dans les grandes villes, où on sait que les loyers sont chers et permettrait aux entreprises d’alléger leurs charges. Cela permettrait de redynamiser les périphéries urbaines et les territoires plus ruraux, en créant aussi des boulangeries, des restaurants, et finalement tout un tissu économique ! Mais en cohérence avec cette stratégie, il faudrait inverser le processus de retrait des services publics – en particulier les maternités et les écoles – qui sont les marqueurs mais aussi les déclencheurs de la désertification.

L’enjeu urbain et territorial est titanesque et il se construit sur des décennies, mais c’est là que réside la véritable solution.

Il faut transformer les cités dortoirs qui s’asphyxient d’un côté et les centres d’affaires qui se déshumanisent de l’autre, inverser les logiques des politiques publiques qui amplifient actuellement désertification rurale et sur-métropolisation. On se moque de l’urbanisme américain avec ses banlieues résidentielles, mais on le fantasme à tel point qu’on construit La Défense, ses gratte-ciels et ses espaces froids et inhumains.

L’enjeu de la mobilité de demain, celui de la lutte contre le réchauffement climatique et la pollution de l’air, c’est ainsi de réinventer la ville et de repenser l’aménagement des territoires. Rien de moins.

Ce texte a été publié dans le journal Le Monde.

Olivier Blond dirige l’association Respire, il a publié récemment “Respirez, solutions contre la pollution de l’air”, Eyrolles

Frédéric Leonhardt est urbaniste et praticien des transformations urbaines et territoriales. `

La pollution de l’air dans le débat pour la présidentielle

La pollution de l’air s’est enfin invitée dans le débat présidentiel. Quelques mois après le pic historique de cet hiver, les décideurs réagissent donc. L’enjeu est immense. Rappelons ce chiffre terrible: chaque année, 48 000 citoyens meurent de la pollution de l’air. Un quinquennat d’inaction, ce serait 200 000 morts, l’équivalent d’une ville comme Rennes ou Reims rayée de la carte !

La pollution de l’air tue d’avantage de Français que les attentats, les accidents et les guerres réunies. Cependant, on sent les candidats moins bien préparés sur cet enjeu particulier que sur les questions économiques ou de politique internationales. Mais le paradoxe de la situation tient à ceci: il s’agit tout simplement de faire respecter la loi et les engagements de l’Etat.

La commission européenne a récemment rappelé à l’ordre la France, parce qu’elle ne respecte pas ses engagements en matière de pollution de l’air. Il existe ainsi 19 zones dans notre pays (dont Paris, Marseille et Lyon) qui dépassent les seuils réglementaires pour le NO2 – l’un des principaux polluants. De l’aveu même du ministère de l’environnement, parmi les 12 polluants de l’air réglementés, 7 présentent des dépassements des normes de qualité de l’air pour la protection de la santé humaine. Principalement le NO2, l’ozone et les particules fines.

Que demande la commission européenne? Le respect des normes communes. Que demande l’association Respire, association nationale pour l’amélioration de la qualité de l’air? Le respect de la loi. Et c’est bien la moindre des choses!

On pourrait imaginer des objectifs plus ambitieux : celui du respect des normes de l’OMS, plus basses. Selon les études scientifiques, cela sauverait environ 18 000 vie par an en France! Cela semble plutôt normal dans un pays développé. On n’est pas en train de discuter de l’éradication de la poliomyélite en Somalie… Mais commençons par le début. Commençons par restaurer un état de droit environnemental.

Quelques exemples éclairciront cette idée. Il est de notoriété publique qu’aucun véhicule diesel en France ne respecte en conditions réelles les limites d’émission de Bruxelles. Certains constructeurs ont même délibérément faussé les tests. Ils doivent être punis et les véhicules fautifs doivent être changés rapidement!

En Île de France, plus d’1,5 millions de citoyens sont exposés à des niveaux de NO2 qui ne respectent pas la règlementation! Cette pollution est majoritairement d’origine automobile.

Mais il n’y a pas que les voitures et il n’y a pas que Paris. Les feux de cheminées, règlementés, ou le brûlage de déchets en extérieur, interdit par la loi, peuvent être extrêmement incommodants. Trop souvent, les maires, les gendarmes, voire le préfet, rechignent à intervenir: ils ne veulent pas froisser tel agriculteur ou tel habitant. Et ils les laissent empoisonner leurs voisins et enfreindre la loi! L’association Respire reçoit ainsi presque quotidiennement des appels, des témoignages et des demandes de citoyens abandonnés par l’Etat.

La prise de conscience qui traverse notre société sur la pollution de l’air atteint progressivement les décideurs, et ils commencent à s’emparer du sujet. C’est une bonne chose.

S’ils cherchent à résoudre le problème, qu’ils et elles commencent, tout simplement, par faire respecter les seuils légaux des différents polluants atmosphériques. Qu’ils instaurent non seulement une obligation de moyen mais aussi une obligation de résultats sur ce sujet, à tous les niveaux de l’état et dans le respect du principe de subsidiarité. Qu’ils fassent appliquer la loi!

Concrètement, il existe pour une infinité de mesures, au niveau national ou local, parmi lesquelles chacun des candidats pourra piocher, de la neutralité fiscale sur le diesel aux aides pour aider les ménages à s’équiper d’inserts dans leur cheminée ou à l’incitation au covoiturage domicile travail.

Face à cette abondance de solutions, la pollution de l’air se révèle ainsi pour ce qu’elle est, fondamentalement: un problème politique. Car ce n’est que la pusillanimité des décideurs qui explique la gravité de la situation actuelle. Et il tient aux hommes et aux femmes qui veulent diriger demain notre pays de montrer qu’ils ont le courage et la clairvoyance pour résoudre le problème.

(Le texte original a été publié sur le Huffington Post le 21 mars 2017)